dimanche 8 janvier 2012

Cinq années de Maîtresse

Janvier 2012, cela fait six mois que je n’exerce plus mon métier, cela fait six mois que je ne réponds plus au doux nom de « Maîtresse » !
J’ai envie d’écrire un court témoignage sur mes cinq années.

Formée, enfin ayant assisté à la formation des maîtres, de l’IUFM de Guéret, j’ai enseigné de septembre 2006 à juin 2011 dans la Creuse.

Pas un jour, je n’ai regretté de passer la clef dans la serrure.
Pas un jour, je n’ai regretté de l’avoir transmise à une autre.
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Dès l’enfance, je souhaitais devenir « maîtresse » sans doute car j’avais des bonnes notes et la seule reconnaissance qu’il me semblait recevoir des adultes venait de mes résultats scolaires. Peut-être aussi car la place de fonctionnaire représentait l’assurance d’un confort matériel dans ma famille, qui ne l’a pas toujours connu, et que la fonction d’enseignant inspirait un respect, assurait une ascension dans l’échelle sociale. Bien que passionnée de sciences physiques, de physique quantique notamment, je décidais d’arrêter mes études scientifiques après ma licence pour préparer le concours d’instit.  Je l’ai obtenu dans mon département natal, la Creuse.  J’ai enseigné dans une petite école de campagne perchée sur une colline, dominant la vallée de la Tardes. L’école était la seule vie du village. J’avais dans ma classe des élèves de cycle 3 sur trois puis deux niveaux. J’étais la seule enseignante de l’école, mes trois ou quatre collègues, qui enseignaient aux cycles 1 et 2,  se trouvaient dans le village voisin. J’étais très contente de ce poste. J’étais la plus jeune du département, je passais donc en dernier pour faire les vœux, je fus titularisée car personne d’autre n’en voulait !
Je me suis vite rendue compte qu’il me serait impossible d’enseigner de manière classique. Avec un peu de recul, je vois comme raisons principales mon passé d’écolière et mon goût prononcé pour la recherche praticienne.  Ecolière, j’ai subi trois choses à l’école que je ne souhaitais pas faire subir à mon tour à mes élèves :  être le souffre-douleur silencieux d’un camarade, s’ennuyer, rester assis les uns à côté des autres sans pouvoir communiquer.
Pendant ces cinq années, j’ai mis en place différentes choses dans ma classe pour que les élèves se sentent bien et puissent apprendre.
La relation avec eux me semble être l’aspect le plus important. Qu’est ce que je leur dis ? Comment je leur parle ? Quel exemple je montre ?
Chaque enfant a besoin de se sentir reconnu, je passais beaucoup de temps à les observer et à parler avec eux. Je peux dire que je les connais, j’ai appris beaucoup d’eux, de leur état, de leurs besoins, de leurs goûts, de leurs envies, de leurs potentiels.
Je ne pouvais faire autrement qu’avoir une relation « vraie », « humaine » avec chacun d’entre eux.

Le psychologue scolaire, passionné de pédagogie institutionnelle, m’a initiée à la mise en place de conseils d’enfants. J’ai beaucoup expérimenté seule. Je n’avais pas trouvé de mentor à l’IUFM, je n’ai pas trouvé de collègues avec qui réfléchir, avancer dans les environs. J’ai passé beaucoup de temps à créer mes propres outils, j’ai acheté des livres. De manière générale je préférais ne pas utiliser de manuels, en français cela m’était impossible, je créais tous les exercices. Je ne réutilisais que très rarement un travail déjà fait. J’avais beaucoup d’énergie et d’enthousiasme pour faire mon métier pendant et en dehors de la classe. Ma classe, le groupe avait beaucoup d’importance dans ma vie, c’était ma passion je crois, je ne pensais même pas que je gagnais de l’argent à faire tout ça ! Et ceci pendant trois années.
La quatrième j’ai découvert le site « Petit abécédaire de l’école » de Bruce Demaugé-Bost, une mine de bonnes idées !  le livre de Sylvain Connac « Apprendre avec les pédagogies coopératives ». Et la cinquième j’ai rencontré des instits des groupes de l’école moderne de l’Ain et du Rhône, et Philippe Ruelen, avec qui j'ai beaucoup appris, qui m’a fait découvrir le réseau des CREPSC et les travaux de Bernard Collot. Son livre « L'école du 3ème type », en plus du grand plaisir à le lire, m'a fait nettement avancer dans ma compréhension du développement des apprentissages.


Messages clairs

Quand un enfant a un problème, il est invité à l’exprimer en faisant un message clair :
Quand tu m’as dit (description de l’action ou des paroles sans jugement)…, ça m’a (expression du ressenti), je te demande de (demande d’excuses et/ou d’un nouveau comportement : ne pas recommencer dans la plupart des cas).
Cela permet d’apprendre à communiquer sans violence, à exprimer ce que l’on ressent, à écouter ce que ressent l’autre, de ne pas laisser s’envenimer une situation conflictuelle.
Dans un premier temps, certains enfants pleuraient au moment d’exprimer leurs ressentis ou niaient avoir agi comme l’autre le décrivait. Ces comportements se sont rapidement effacés et le déni et le mensonge ne faisaient plus partie des comportements admis ou habituels d’une cour de récré. Seuls quelques enfants qui auraient nécessité, à mon sens, une aide psychologique d’un professionnel n’ont pas adopté ce mode de communication.
Je me suis appropriée petit à petit ce mode de communication pour leur parler, cela m’évitait de m’emporter j’exprimais directement ce que je prenais comme une nuisance plutôt que d’attendre et de réagir de manière trop brusque quand je n’en pouvais plus, je leur exprimais clairement ce qui me dérangeait.
J’estime qu’il est important que les adultes travaillant dans les écoles parlent de manière non violente, expriment ce qu’ils ressentent ne ce serait-ce qu’à cause l’exemple qu’il convient d’offrir aux enfants.

Daniel a pu dire aux autres à quel point il était blessé par le surnom qu’ils lui avaient donné et a amélioré ses relations par la suite.
Johana a pu comprendre que ses propositions pouvaient être prises pour des ordres par ses camarades, elle a appris à s’exprimer de manière plus douce, moins autoritaire et a pu développer pleinement ses capacités d’organisation dans le groupe.
Plusieurs enfants ont appris à refreiner leurs pulsions de violence quand ils se sentaient offensés.
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Conseils


Nous nous réunissions périodiquement pour discuter de ce qui allait, de ce qui n’allait pas, pour proposer des activités ou des projets, pour améliorer le fonctionnement de la classe. Les modalités ont beaucoup évolué en fonction des groupes : périodicité, ordre du jour, présence et contenu des rubriques,  temps limité par rubriques, nombre d’interventions par personne, mode de décision…
Les enfants ont appris à animer la réunion, à être secrétaire de séance, à utiliser des signes codés pour s’exprimer par les gestes, à prendre la parole devant le groupe, à exprimer leurs envies, leurs besoins, leurs ressentis, leurs idées, à écouter les autres, à organiser des événements en groupe, à prendre des initiatives, rendre possible des actions qu’ils imaginent, à gérer la vie du groupe, à comprendre ce que ce sont les droits, devoirs, règlements, responsabilités…
Le rôle de l’adulte est très important, même si ses interventions n’ont pas à être fréquentes. Il est le garant de la sécurité morale et physique de chacun, il veille à ce que le groupe soit juste envers chacun, qu’il ne soit pas exprimé de jugement, que des décisions injustes ne soit pas prises. Il donne son avis, propose, intervient en demandant la parole comme les enfants mais a en plus un droit de veto sur tout ce qui est dit et décidé.


Des centaines de règles d’organisation différentes du conseil et du fonctionnement de la classe ont été proposées, testées, évaluées, critiquées…
Sylvain a proposé de faire une randonnée de 11km vers chez lui en compagnie de son père. Le groupe a listé toutes les tâches nécessaires : évaluer la faisabilité, gérer le temps, réserver un bus, demander un pique-nique à la cantinière, faire un mot aux parents, lister le matériel personnel nécessaire… et les enfants se sont répartis les tâches.
Julia, qui était très à l’aise dans les apprentissages, m’a dit que je lui donnais trop peu souvent la parole dans les temps collectifs.
Charles a pu m’exprimer qu’il avait été choqué par une de mes réactions.
J’ai expliqué au groupe que les conditions actuelles de travail étaient difficiles pour moi à cause de l’ambiance qui régnait entre eux.
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Métiers

Une liste comportant un nombre égal ou supérieur au nombre d’enfants de tâches ou « métiers » était établie. Ces tâches ont évolué au cours des différents conseils, ainsi que le mode d’attribution et d’échange. Pour certains avoir un métier leur permettait de recevoir la reconnaissance du groupe. D’après Anna : « nous avions des responsabilités même si ce n'était pas grand-chose, pour nous c'était vraiment beaucoup! Nous apportions à la classe un peu de nous. »

Tim, introverti, fils unique, passait ses récrés avec moi, il ne jouait pas avec les autres, me racontait sa vie. Il est devenu responsable du jardin, je ne l’ai plus revu à la récré et il s’est fait un groupe d’amis qui le reconnaissait pour ses compétences de jardinier. Il a aussi commencé un jardin chez lui et a passé moins de temps sur les jeux vidéos. Il a énormément gagné en assurance et est devenu populaire.
Louison, benjamin de sa fratrie, avait la perforatrice, il est devenu «trouilloteur officiel», il pouvait ainsi servir les autres sans que cela puisse être remis en cause.
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Pourcentage de réussite


Nous faisions une dictée avant chaque vacances pour rendre compte des progrès, plus une à la rentrée pour faire un état des lieux.
Pour évaluer les progrès faits en orthographe, je comptais le nombre de mots de la dictée, le nombre de mots écrits avec une erreur et calculais un pourcentage de réussite. Les enfants voyaient ainsi leurs progrès, ils ne passaient pas d’un zéro avec 40 erreurs à un zéro avec 20 erreurs sans voir la différence. Ils pouvaient aussi mesurer les progrès qu’il leur restait à faire pour avoir un niveau acceptable pour le collège. Je notais également le nombre d’erreurs par type (conjugaison, accords, lettres, sons, homophones) pour savoir ce que chacun avait besoin de travailler.
Je pouvais également évaluer ma pratique en faisant des statistiques au cours de l’année par type d’erreurs.
Beaucoup d’enfants ne redoutaient plus la dictée mais l’attendaient pour mesurer leurs progrès.
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Écriture

Chacun avait un cahier d’écrivain dans lequel il pouvait écrire ce qu’il voulait, quand il voulait (à l’école ou non). Je leur demandais d’écrire chaque jour. Ils pouvaient écrire ce qu’ils souhaitaient : une histoire, leur vie, un poème, une lettre, des renseignements pour leur exposé… J’avais en réserve des idées, des propositions. Je vérifiais que chacun écrivait chaque jour et ne rendais pas la correction obligatoire, uniquement s’ils souhaitaient diffuser l’écrit et ils comprenaient assez bien la nécessité de diffuser un écrit correct.
Ecrire devient une habitude et ils ont la possibilité d’écrire pour de « vrai » : envoyer une lettre pour un projet d’activité ou à un proche pour un évènement, écrire une histoire pour faire un petit livre lisible par les autres dans la bibliothèque…

J’ai constaté que l’écrit était entré dans leur culture quand, en fin d’année, nous avons fait une balade avec des ânes et qu’avant de partir, plusieurs ont fait la queue pour écrire dans le livre d’or que je n’avais même pas remarqué. Ceux qui n’ont pas eu le temps de le faire ont envoyé la semaine suivante une lettre par la poste.
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Lectures, romans


Chaque jour un enfant était inscrit pour lire une histoire à ses camarades, ceci était discuté et choisi en conseil. Le lecteur choisissait un livre, le proposait à la classe, définissait une date avec le groupe, préparait sa lecture, lisait devant le groupe puis écoutait les recommandations des autres sur le ton, le volume de sa voix, la façon dont il faisait comprendre le contenu de sa lecture. Le groupe votait pour un niveau (défini par un code couleur) de la lecture effectuée en fonction de critères simples établis ensemble. Chacun pouvait mesurer ses progrès et se positionnait par rapport aux groupes pour évaluer les progrès restant à faire avant le collège.
Le groupe n’hésitait pas à applaudir chaque prestation et à mettre en valeur les progrès.
Ce fonctionnement a été élaboré en conseils.

Fabien, ne savait « pas lire », selon mes collègues, en entrant dans ma classe. Il s’est adonné régulièrement à l’exercice, a largement progressé et a été très ému quand le groupe l’a longuement applaudi pour l’importance des progrès effectués en deux ans. Il est passé en sixième « classique ».

La bibliothèque se trouvait en accès libre dans la classe, les emprunts devaient être notés mais étaient libres. Même si un nombre non négligeable d’ouvrages ne sont pas revenus (j’étais seule dans l’école et ne pouvais tout gérer à moins de travailler plus de cinquante heures par semaine !), je ne regrette pas ce fonctionnement.
Les romans qui étaient « obligatoires » étaient mes romans pour enfants préférés.

Vincent, qui n’aimait pas lire selon son père en entrant dans ma classe, m’a dit un jour « Maîtresse, les livres que tu nous fais lire on dirait que tu les aimes vraiment et du coup ça me donne envie de les lire ! » Il a terminé sa scolarité « très  gros lecteur ».
Ce n’est qu’un exemple mais je n’ai pas le souvenir d’enfants qui soient ressortis n’aimant pas lire des romans. J’ai toujours gardé en tête que la lecture est un plaisir, je ne leur demandais plus de répondre à des questionnaires mais plutôt s’ils avaient aimé et s’ils en voulaient d’autres du même auteur ou sur le même thème.
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Exposés

En conseil, chacun pouvait proposer un sujet d’exposé, si celui-ci retenait l’attention du groupe, l’enfant recueillait les questions, fixait une date, trouvait éventuellement un camarade pour effectuer le travail avec lui. Régulièrement, un ou deux enfants présentaient un exposé à la classe. Le groupe répondait ensuite à trois questions : l’exposé m’a-t-il appris des choses ? les documents étaient-ils visibles et intéressants ? les enfants se sont-ils exprimés de manière claire et audible ? Des conseils, des stratégies apparaissaient et enrichissaient la pratique de tous. Comme pour les lectures, le groupe évaluait le niveau de l’exposé et applaudissait.
Grâce à ses exposés et aux débriefings, les enfants ont pu acquérir des compétences très importantes pour s’exprimer devant un groupe (voix, gestes, rythmes, aisance…) et pour préparer un travail sur un sujet (cibler des questions, trouver et trier les informations…).
Bien sûr, les nombreux exposés sur les engins agricoles, les animaux de tous milieux ne semblent pas apporter de connaissances attendues par le programme (ni par les parents !) mais c’est bien les compétences développées à ce moment qui étaient primordiales, et pas uniquement dans le parcours scolaire mais aussi dans l’épanouissement personnel.

Quentin, introverti, sûr de son ignorance et de sa nullité scolaire, a fait un exposé sur les vaches. Son père est agriculteur, il l’adore et passe beaucoup de temps à l’aider. Le papa ; lui-même ancien mauvais élève, a pu aider son fils à préparer son intervention. Quentin a montré des photos de lui, son papa et leurs plus belles bêtes. Ses photos ont suscité l’admiration des autres et sont restées longtemps dans la classe. Quentin n’était plus « bon à rien », il avait pu montrer (aux autres et surtout à lui-même) qu’il avait de nombreuses connaissances et savoir-faire. Aidé par l’ensemble du fonctionnement, il est devenu en deux années un élève populaire, reconnu, responsable et de confiance. Personne n’animait mieux que lui le conseil. Il est passé en sixième « classique ».
Steeve, en retard de deux ans, incapable de faire les mêmes exercices que les autres dans un fonctionnement traditionnel, a travaillé toute l’année qu’il a passé dans ma classe. Même s’il n’a pas réussi à terminer tous les exposés qu’il pensait pouvoir faire, il recherchait des renseignements, les écrivait. Le groupe faisait de son mieux pour se montrer bienveillant quand il intervenait, ne le blâmant pas pour ses lourdeurs d’élocution et l’encourageant dans ses progrès. Il est ressorti de ma classe avec une lueur dans le regard qu’il n’avait pas en arrivant.
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Orthographe


Toutes les leçons, ou plutôt les tableaux ou listes synthétiques aidant à comprendre les règles d’orthographe étaient disponibles dans un classeur, ainsi que les exercices d’entraînement correspondant à chaque règle. Le travail était individualisé en fonction des erreurs constatées en dictée et dans les écrits quotidiens. Chacun avait un lexique1avec les mots les plus fréquents dans l’ordre alphabétique, sur des pages vierges chacun écrivait les mots fréquents ou conjugaisons fréquentes qu’il ne savait pas écrire pour les apprendre. Ceci afin de favoriser leur mémorisation. Selon le niveau de chacun les exigences étaient différentes mais les quantités quasi équivalentes.
Plutôt que tous apprennent les mêmes mots au même moment, chacun apprenait ce qu’il avait besoin d’apprendre et cela faisait beaucoup plus sens pour chacun d’eux.
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Mathématiques

Le temps de maths se passait en chuchotant, chacun travaillait les compétences qu’il ne maîtrisait pas et pouvait demander de l’aide aux autres avec sa carte « j’ai besoin d’aide » (cf plus loin). L’idée de copier ne pouvait exister puisque nous étions dans une logique d’aide. J’aidais ceux qui me demandaient de l’aide tout en vérifiant que chacun avançait dans son travail. Je ne faisais ce qui pourrait être appelés des « cours de maths » que lorsqu’un nombre important d’enfants avaient besoin de la même aide.
Les notions ne sont pas vraiment acquises pendant le temps de maths, elles y sont travaillées, approfondies.
Par exemple, la notion de masse, de distance, de surface est acquise au cours des exposés. Un pingouin pèse x kilos à la naissance, y à l’âge adulte, et il mesure tant de cm. Une ville se trouve à x km d’ici. Un pays a telle surface, soit tant de fois celle de la France.
Nous pouvons ensuite nous entraîner à faire des conversions sous forme d’exercices.
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Copie et triche

La triche n’est possible que dans les moments où on évalue les progrès avant les vacances. Certaines années elle n’existait pas. Ma relation « vraie » aux enfants et la coopération dans le groupe n’invitaient pas à développer un tel comportement.

Code des sons²

Dans la classe, quatre niveaux sonores sont admis : le silence, le chuchotement, le parler à voix assez basse en groupe, le parler à haute voix en situation collective en demandant la parole. Un curseur indique à chaque moment le niveau souhaité en fonction des activités en cours.
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Carte « j’ai besoin d’aide »²


Chacun dispose d’une carte personnelle «j’ai besoin d’aide » indiquant son prénom. Il peut la donner à un camarade ou à moi. Celui qui reçoit n’est pas obligé d’accepter la demande, il peut aussi différer.
Cette simple carte évite aux enfants de rester pendant de longues minutes le bras levé pour attendre que l’enseignant vienne l’aider. Il peut faire un autre travail pendant ce temps, il est rassuré car il sait que son tour viendra et il n’a pas mal au bras !
Pour l’enseignant il est plus commode d’aller voir ou d’appeler le nom de l’enfant figurant sur la carte suivante plutôt que de choisir plus ou moins au hasard l’enfant qu’il va aller aider parmi la forêt de bras levés.
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Espace
La densité dans une salle de classe est pire que celle de prisonniers dans une cellule, l’espace privé pour chacun, une fois l’espace pris par les meubles et le matériel enlevé, est ridicule. Peu d’adultes accepteraient de travailler avec un espace si restreint !
Dans l’idéal, l’espace est aménagé en fonction de la tâche que l’on souhaite faire en chaque endroit. Bernard Collot3 développe très bien cette idée.
En cinq années la disposition des meubles et bureaux a très souvent évolué en fonction du groupe et du mode travail. Ce qui est sûr c’est qu’il m’était impossible d’avoir des rangées de tables les unes derrière les autres qui foncent toutes vers le tableau. Cette disposition me oblige trop chacun a être immobile et incite à ne pas prêter attention à chaque personnalité.
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Poésies

Des recueils de poésies étaient en accès libre. Tous les jours, un temps était imparti pour les poésies. Les volontaires interprétaient la poésie de leur choix. Nous avions ainsi des poésies différentes chaque jour, même si, par effet de mode, certaines revenaient plus souvent c’était pour être interprétées différemment. Dans un fonctionnement classique, tous vont réciter la même poésie à la suite et vont recevoir une note. Avec ce fonctionnement nous avions le plaisir d’entendre de nombreuses poésies et ceci tous les jours, l’interprétation était libre et créative, aucune note n’était donnée. Chacun ajoutait à sa liste de poésies celles qu’il interprétait. C’était l’occasion de se « lâcher », de faire preuve d’imagination, de surprendre les autres, de se surprendre soi-même.
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Bulletins

J’ai dans un premier temps utilisé les livrets scolaires écrits par l’inspection. Vingt-cinq pages de compétences par enfant qu’il fallait renseigner par un « acquis, en cours d’acquisition, ou non acquis » !!! C’est un travail monstrueux et bien dépourvu de sens. Comment juger de ce qui est acquis ?! Comment les parents, les enfants et les enseignants apprennent des choses utiles avec cet outil ?
J’ai créé et utilisé ensuite différents « bulletins ». Ce qui me semble important c’est qu’ils soient lisibles et utiles pour les parents, les enfants et les enseignants. Il doit montrer les progrès dans ce qui est mesurable (orthographe, lecture, écriture, exposé, maths…), il doit mettre en valeur les réussites et les intérêts dans ce qui n’est pas mesurable (autonomie, responsabilité, coopération, implication) et dans les matières « d’éveil » (EPS, art, musique, histoire, géographie, sciences…), il doit donner des conseils sur ce qui peut être amélioré, sur les points à travailler, il doit mentionner les projets réalisés : exposés, activités organisées, lecture offerte, poésies interprétées, romans lus…). Il laisse la place à l’enfant et aux parents de réagir.
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Jokers


Comme dans le livre de Susie Morgenstern « Joker », chacun recevait un lot de jokers qu’il pouvait utiliser dans l’année scolaire. Pour utiliser un de leur joker, il fallait venir me le faire valider, je gardais mon droit de veto sur le moment choisi. L’échange de joker était autorisé, par contre la perte était définitive.
Exemples de jokers : venir à l’école déguisé, faire une danse, faire un bisou à la maîtresse, ne pas faire ses devoirs, aller dormir ou jouer à l’ordinateur ou lire ou prendre l’air pendant un temps donné…
Cela apportait de la fantaisie au quotidien, reconnaissait la possibilité de ne pas être infaillible, invitait à faire preuve d’imagination, à surprendre le groupe.

David, arrivé en cours d’année suite à un déménagement, pas « à l’aise dans ses baskets », joue son « joker pour chanter une chanson », les autres sont en lecture silencieuse. Il passe derrière le tableau et commence à chantonner timidement « Armstrong » de Nougaro que nous avions appris ensemble. Certains me regardent surpris que j’ai laissé chanter leur camarade alors qu’ils étaient plongés dans leur livre, grognent un peu puis David monte le son et se « lâche » complètement dans le volume et le ton. Peu à peu d’autres l’accompagnent, j’en fais partie, il termine, sort de derrière le tableau et la classe entière l’applaudit ! David a, à ce moment précis, une lumière dans les yeux que nous n’avions pas vue depuis son arrivée ! Il a surpris, il s’est « lâché », quelque chose s’est débloqué chez lui, il peut à présent entrer en contact avec nous, commencer à prendre sa place.
Un matin, j’ouvre la porte et vois Léon me tendre son « joker pour venir à l’école déguisé », il avait son bonnet de bain, son tuba, son masque, son slip de bain sur le pantalon et les palmes aux pieds ! Bonne humeur garantie pour toute la journée !
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Voyages

Chaque année nous partions en voyage pendant cinq jours. Désolée Monsieur l’Inspecteur, nous appelions ça des vacances ! Et c’en était ! Destination la mer, la montagne ou Paris !
Beaucoup d’enseignants s’imaginent que ça représente un travail de préparation monstrueux et n’en organisent pas. Nombreux sont ceux qui font la liste des risques encourus par les enfants et donc par eux-mêmes et n’en organisent pas !
Agée de 23 ans, j’organise seule dès ma première rentrée un voyage en Charente-Maritime pour mes vingt élèves. Je trouve deux accompagnateurs : mon frère, 20 ans et un ami à lui habitué de l’animation en colonies de vacances. J’écris un projet pédagogique, trouve un centre d’accueil, des financements. Les parents sont d’accord, ils attendaient ça depuis longtemps même, tous les enfants viennent. Cette semaine est toujours un des plus beaux souvenirs de toute ma vie, du pur bonheur ! Joé émerveillé et surpris devant cet océan dont il n’avait aucune représentation visuelle. Joé, Laura, Alan qui font du bateau pour la première fois. D’autres qui passent plus de 24 heures sans leurs parents pour la première fois. Des heures de jeux sur la plage, de chants, de rires, de plaisir à être là ensemble. Des yeux pleins de joies devant l’île d’Aix, l’Aquarium de La Rochelle, le coucher du soleil sur l’océan, les animaux de l’estran…
Chaque année le plaisir, le bonheur ont été au rendez-vous, nos films et photos souvenirs pour preuves. Premier train, premier métro, premier musée, premier planétarium, première Tour Eiffel, premier feux pour passage piéton ( !), première sensation forte et première rencontre avec ses limites supposées en via ferrata, escalade, VTT, randonnée de nuit…
Les relations entre les enfants et moi, entre les enfants entre eux en ressortaient encore plus intenses et plus sincères.
Lucas, changé d’école, vivant dans un contexte familial difficile, arrive dans ma classe avec un an de retard et ne sachant ni lire ni écrire selon mes collègues, sous-doué, promis à un enseignement spécialisé. Jusqu’en mai, date du voyage, je tente en vain d’entrer en contact avec lui. En effet il ne montre que peu d’acquis et surtout ne parle quasiment pas. La détresse dans ses yeux est évidente. Il ne voulait pas venir au voyage, je n’arrivais pas à savoir pourquoi. Je ne sais pas non plus pourquoi il est finalement venu. Ce dont je suis sûre c’est de l’étincelle dans ses yeux grandissante à chaque repas passé à la même table que moi. Je ne sais pas ce qui s’est joué exactement, peut-être a-t-il juste réalisé que les instits sont aussi des êtres humains ou peut-être a-t-il pu faire l’expérience que la vie pouvait être remplie de bonheur. En tout cas en rentrant, il a écrit plus de quinze lignes que je pouvais lire et comprendre (c’était la première fois !) sur la pêche à pieds faite pendant le voyage. Son texte a été publié dans le journal de la classe. L’année suivante, les progrès se sont enchaînés, il s’est ouvert, il s’est mis à parler, à sourire, à avoir des amis, à lire, à écrire, à vivre …
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Hétérogénéité


Bernard Collot3 décrit très bien dans son livre « Une école du 3ème type » les intérêts multiples de l’hétérogénéité d’un groupe et les handicaps crées par les groupes homogènes. C’est fondamental ! Qui voudrait ne vivre qu’avec des personnes du même âge, qui savent faire à peu près les mêmes choses que soi-même et surtout qui éprouvent les mêmes difficultés et ont les mêmes limites ?!! Je me contenterai d’écrire que c’est triste, peu fructueux, que ça ne favorise ni la coopération ni la créativité mais la compétition, que c’est contraire à la vie ! A vivre avec ses semblables on se condamne à la stérilité, à la régression !
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Loto


Pour financer nos vacances, enfin notre voyage, nous organisions un loto. La préparation avait lieu en conseil. Le jour J, j’étais attentive, le tableau de rotation sur les différents rôles en main et je n’avais qu’à rassurer ceux qui avaient besoin de l’être. Parler dans le micro, retourner les nombres au tableau, vérifier les cartons des gagnants, vendre les billets, faire tourner la buvette, chacun faisait une ou plusieurs tâches.
Tous capables !
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Informatique et matériel de classe


Trois ordinateurs étaient utilisables et connectés à internet. Nous utilisions le site « Arbustes » créé par des amis, pour communiquer entre nous et avec d’autres classes. Il s’agit d’un mur, auquel nous accédons par mot de passe, sur lequel chacun peut écrire des messages et réagir à ceux des autres. Nous avions également un site de classe à partir duquel nous pouvions accéder à des sites qui permettent de travailler des compétences, aux documents de la classe. Chacun avait aussi sa page sur laquelle il pouvait afficher ses textes, des photos de ses réalisations.
L’imprimante, le photocopieur, l’appareil photo, le caméscope, le téléphone, le lecteur CD, l’enregistreur étaient à la disposition de chacun.
Quand j’ai annoncé mon départ, une des premières questions a été « On pourra toujours utiliser le téléphone ?! et le photocopieur ?! ».
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Marchés de connaissances1

Seul ou en binôme, les enfants tiennent un stand, un atelier, ils choisissent ce qu’ils veulent transmettre : un savoir, une technique ou ce qu’ils veulent faire découvrir : un art, un sport… Le public peut être les camarades de la classe, de l’école, les parents, les habitants.
Louisette fait peindre les adultes à la manière de Van Gogh. Olivier et Tom font faire un parcours balle aux pieds pour les adultes. Gay apprend à faire du diabolo. Caroline enseigne une danse traditionnelle. Ninon fait connaître les animaux de l’estran. Léonie fait dessiner de drôles de personnages. Mattieu fait réaliser des étoiles en origami…
En amont, les enfants assurent la préparation de leur atelier, de leur matériel, ils gèrent l’espace, le temps, font des affiches publicitaires, des flèches et des tableaux pour aider le public à se repérer.
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Sorties, intervenants


Pour transmettre un savoir, rien de mieux que d’être un passionné ! L’enthousiasme est contagieux, mon engouement pour l’histoire, les maths, la lecture de romans, les sports collectifs, l’environnement a permis a plusieurs enfants de prendre goût à ces disciplines.
Sur propositions des enfants ou grâce à des opportunités, des passionnés sont venus nous faire partager leur amour de l’accordéon, de la pêche à la truite, de l’escalade, de l’escrime, du chant, du cinéma, de l’allemand, de l’italien…

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Chaque année, j'étais conviée à une réunion au collège avec les profs de sixième, les collègues de CM2 du secteur, Madame la Principale et Monsieur le Proviseur.
La première année, j'ai discuté avec une collègue jeune et sympa toute la réunion.
La deuxième année, j'ai regretté de ne pas être assise à côté de la même collègue que l'année précédente.
La troisième année, j'ai fait le constat que plus des deux tiers des gens assis autour de la table avait été mes profs ou mes instits.
La quatrième année, j'ai travaillé mon apnée puisqu'assise à côté d'une collègue qui refoulait une odeur, mélange de poils de chiens, de chats, de cigarettes, de sueurs et autres odeurs non identifiées.
En fait, j'écoutais aussi ce qu'il se disait mais ce n'était pas palpitant : ils ne savent toujours pas multiplier et diviser par dix des nombres décimaux !!! Vous nous envoyez des enfants qui ne savent même pas se retrouver dans leur cahier de texte !! Et tous les : nous allons faire une "journée rencontre sport", une "journée rencontre maths", une "journée rencontre lecture"....plein d'idées de journées-vitrines pour montrer qu'on travaille ensemble au primaire et au collège. Bien sûr, elles n'auront pas lieu ou juste avec les enfants qui habitent la ville du collège. Le plus alléchant : créer des outils communs : alors on fait une grille vous répondez oui ou non : ils savent lire ? ils savent compter ? ils savent nager ? Sur une échelle de 1 à 5, ils sont pénibles comment en classe ? Génial !

La cinquième année, le collègue qui m'insupportait car il voulait absolument prendre la parole à chaque réunion pour nous faire part de ces supers stats, du talent certain des futurs collégiens qu'ils préparaient vaillamment et du manque de moyens à l'école primaire publique, du manque d'implication des parents des élèves en difficultés... bla bla bla... était enfin parti à la retraite, je me sentais plus à l'aise pour prendre la parole.
Seulement, je n'ai pas eu le courage, le moment importun, de leur expliquer mon point de vue, pourtant le proviseur m'avait tendu une belle perche : après avoir étalé tout un tas d'idées-vitrines, il parle d'autonomie, débine des idées reçues et donne en exemple mes élèves avec une phrase du genre : les petits campagnards de Saint Silvain, ils risquent de se perdre pour se rendre du collège à la gare routière ! 
Mon pauvre Monsieur ! Mes élèves ils savent ce que c'est qu'être autonome ! Ils savent ce que c'est le collège ! Et ce n'est pas grâce à vos genialissimes inventions-vitrines ! Premièrement, nous sommes allés à Paris en train, nous avons pris le métro, traversé sur des passages cloutés avec des petits bonshommes verts ou rouges et nous avons perdu personne ! Et surtout, s'ils ont une idée précise de ce qui les attend, c'est grâce aux anciens élèves qui, dès qu'ils le peuvent, viennent partager notre quotidien, viennent passer une heure ou une demi-journée avec nous, que ce soit pour faire de la peinture, participer au conseil, à la séance d'EPS ou faire de la luge. Là, ils racontent aux autres ce qu'ils vivent, ils répondent à leurs questions. Elle est là la liaison CM2-sixième. Ils viennent aussi me raconter, à moi, leur vie de collégiens. Et aussi, curieux, ils viennent voir comment évolue ma classe et vérifier que les plus jeunes ont su transmettre ce qu'ils leur avaient eux-mêmes transmis.
Les anciens faisaient partie de la vie de la classe, notre fonctionnement intégraient les améliorations qu'ils avaient apportées en conseil, certains de leurs dessins décoraient la classe, et surtout chacun avait laissé sa trace dans l'espace, dans mon esprit, dans mon coeur... 


Devoirs

Il est presque 16h30, il faut que je leur donne des devoirs ! C’est bien connu, les enfants ont des devoirs à faire après l’école, les parents les attendent et les redoutent aussi parfois. Alors moi aussi il faut que je leur en donne, il faut que je me dépêche d’en inventer…aller quelques multiplications et une fiche à lire feront l’affaire !
J’ai pensé ainsi beaucoup trop de fois ! J’ai ensuite adopté un fonctionnement, inspiré du travail de Philippe Ruelen. Les devoirs pouvaient être de trois natures :
- Un travail individualisé que je donnais à chacun en fonction de ce qu’il avait à travailler : réviser la table de 8, les terminaisons de l’imparfait…
- Un projet à travailler ou une activité choisie par l’enfant : chercher des renseignements pour son exposé, préparer une lecture, apprendre les pays d’Europe, lire un roman…
- un travail systématique : pour chaque lundi apprendre « ses mots à savoir écrire » du lexique (cf. page).
Ce fonctionnement faisait beaucoup plus de sens pour les enfants, pour moi mais pas forcément pour les parents qui pouvaient se trouver désemparés en l’absence de consignes clairement données par moi et à tous. Inutile d’appeler le voisin pour connaître les devoirs à faire dans ce cas-là ! De toute façon il est vain d’espérer obtenir le soutien des parents en matière de devoirs tellement les attentes sont différentes d’une famille à l’autre. La communication entre les parents et moi n’a pas été satisfaisante à ce sujet.
…...


Evaluations nationales

Je n’ai jamais transmis au collège les résultats aux évaluations nationales de mes CM2, elles ne m’ont été demandées qu’une seule fois par la principale d’un collège où j’envoyais pour la première fois un élève, j’ai dit que je ne transmettrai pas mais que j’avais le temps de parler de l’enfant avec elle, ce que nous avons fait.
……


Heures de soutien


Nous devons faire 2h par semaine de « soutien », c'est-à-dire désigner quelques élèves (6 maximum) à qui nous apprendrons en plus des cours à apprendre par cœur, savoir écrire sans erreur… J’ai utilisé ces heures pour ouvrir l’école le mercredi matin et accueillir tous les enfants qui souhaitaient venir travailler, pour avancer un projet, avancer dans une matière, bénéficier de mon aide.
…..


Inspections


Je n’ai eu le temps de me faire inspecter qu’une seule fois. L’Inspecteur m’avait envoyé un courrier me prévenant de son passage dans la quinzaine. Il a assisté à une séance de technologie en groupe qui s’est très bien déroulée. J’étais très déçue qu’il ne regarde pas plus attentivement mon classeur de préparation très fourni puisque je créais quasiment tous les cours. Il a ouvert un classeur d’élève au hasard et est tombé sur une erreur d’orthographe ! C’était visiblement plus important que tout mon travail de préparation et de réflexion…Il m’a donné des conseils très pertinents : utiliser des feuilles A3 plutôt que A4 pour le travail de groupe et dans des quantités supérieures, faire apprendre les dix mêmes mots par semaine à tout le monde, apprendre aux enfants l’utilisation des outils informatiques de communication...
Il a rédigé un compte-rendu positif, avec un bon nombre de points satisfaisants. J’ai reçu plus tard ma note : 11,5 génial ! Pour notre première inspection nous avions en gros 11 ou 11,5 ou 12. Le maximum pour les collègues qui ont une classe unique, 11,5 pour les inspections où il n’y a en gros « rien à déclarer » et le minimum pour les inspections où il y a quand même « un truc qui ne fonctionne pas aux yeux de l’inspecteur ». C’est motivant ! Par contre, il est possible de ne fournir que peu de travail, aucune réflexion, de brutaliser les enfants (par la parole, les traces sont beaucoup plus dures à déceler) et d’avoir une bien meilleure note et un salaire bien plus élevé de part son ancienneté… à méditer.
Note ou salaire ne m’ont jamais vraiment affectée, ce n’était pas là la reconnaissance que j’attendais, je préférais voir des sourires dans les yeux des enfants et entendre frapper à la porte pour accueillir les anciens qui revenaient passer un moment en classe.
Toutefois, une reconnaissance de sa hiérarchie est toujours la bienvenue. Une inspectrice, plus fine, a passé quelques heures dans ma classe et semblait satisfaite de constater que les enfants écrivaient et lisaient réellement, qu’ils savaient ce qu’ils faisaient en classe. Elle m’a donné la possibilité d’intervenir dans un stage à l’IUFM auprès de collègues qui avaient des classes à plusieurs niveaux. Merci Madame !


Pour conclure…

Quand j’interroge mes anciens élèves sur ce qu’ils ont pensé de leurs années passées dans ma classe, la plupart me répondent que ce qui leur a plu et qui était différent c’est la relation qu’ils avaient avec moi, qu’ils pouvaient parler de tout avec moi, que j’étais « gentille » avec eux. J’entends là que j’étais dans une « vraie » relation avec eux, que je les écoutais, que je les considérais, que je leur faisais confiance, que je les soutenais.
D’autres parlent de l’importance de participer activement au fonctionnement de la classe. Ils évoquent aussi l’importance d’organiser des événements, de se sentir « capables ».
Nombreux sont ceux à me dire : « tu m’as fait aimer les maths ou l’histoire. »
Les voyages sont souvent les premiers souvenirs qui reviennent.
C’est cette parole de Paula qui m’a le plus touchée : « Nous étions un groupe, nous étions soudés, d’ailleurs aujourd’hui nous nous voyons toujours. » Aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine sans que j’ai des nouvelles d’un de mes anciens élèves, nous communiquons par mail. Je reçois des nouvelles, des bulletins, des « joyeux anniversaire »…

Ces cinq années ont été remplies de bonheur, m’ont beaucoup apporté. J’ai appris énormément de ces quarante-neuf enfants qui ont passé une, deux ou trois années dans ma classe.  Bien sûr, il y a aussi eu quelques moments plus délicats. La communication avec les parents, les collègues, les autres adultes de l’école, du village n’a pas toujours été satisfaisante, j’ai fait aux mieux de mes possibilités du moment, malgré mes propres difficultés liées à la confiance en soi et à l’expression des différends. Je n’ai pas toujours gardé le calme que j’aurais aimé garder, là aussi j’ai fait selon mes propres dispositions. Je ne suis pas toujours arrivée en classe avec un repos ou un travail de préparation suffisants. Je n’ai pas rempli tous les papiers demandés par l’inspection, je n’ai pas toujours pensé à faire passer aux parents toutes les informations nécessaires. Mon bureau et la classe n’ont pas toujours connu l’ordre que j’aurais souhaité. Mais le désordre n’est il pas parfois d’un ordre organique, signe d’une évidente vitalité créative et cognitive.  La dernière année, des parents n’ont pas compris le fonctionnement de la classe, surtout les devoirs je pense, et malgré mes invitations à venir discuter directement avec moi, ils ont continué de se plaindre dans le village et certains ont même cru que j’étais partie à cause de cela, il n’en est rien.

J’ai mis un terme (ou peut-être n’est-ce qu’une pause ?!) à ce métier car :
J’aime apprendre aux enfants mais j’aime encore plus apprendre moi-même et j’ai besoin d’apprendre d’autres choses.
Pour des raisons de choix de vie,  j’ai besoin d’avoir une activité indépendante et libérale.
Même si j’ai pu enseigner comme je le souhaitais, j’ai besoin de mettre moi-même complètement en place le cadre dans lequel je travaille.
Ce que j’apprends me fait entrer dans un autre paradigme et je comprendrais des choses des enfants sur lesquelles je ne pourrais pas agir.
Je n’abandonne pas la réflexion sur l’école, sur l’éducation. Je ne sais pas encore exactement de quelle manière, par quels moyens mais je souhaite participer activement à cette réflexion et également communiquer sur le sujet et amener un maximum de personnes à réfléchir également à l’éducation de nos enfants.

J’ai fait part ici de quelques actions que l’on peut facilement mettre en place dans sa classe, c’est loin d’être une liste exhaustive, avec les trois références de bas de page, vous pourrez découvrir des quantités d’activités, de fonctionnement très riches. Je tiens surtout à faire passer le message que l’on a les limites que l’on se donne, que l’on est l’auteur de nos décisions, qu’il y a une place dans l’éducation nationale pour les précurseurs.


Quelques témoignages d’enfants
P.G. : « Alors qu’est-ce que j'ai préféré dans ta classe? Je dirais l'autonomie. Ca nous a tous aidés je pense de pouvoir avoir des libertés et devoir se débrouiller un peu tout seul pour faire des choses, prendre des décisions. J'ai vraiment aimé la relation qu'on avait avec toi tu étais notre maitresse mais plus encore, jamais avec d'autres enseignants (je parle pour moi mais je pense aussi pour les autres) On n'a été aussi proche. C'était vraiment bien de pouvoir parler de tous avec notre "maitresse" c'était sans tabou on  n'a appris des choses que je pense, nous n'aurions pas appris avec les autres maitresses. J'ai vraiment beaucoup aimé la manière dont tu nous faisait apprendre les choses, c'était vraiment différent et beaucoup plus ludique. Encore aujourd'hui je me souviens des feuilles que tu collais au mur pour les classes grammaticales. Je me souviens aussi de ce qu'on a fait pour la coupe de monde du rugby, on a appris beaucoup de choses sur les pays. C'était vraiment bien que par ton métier tu nous fasses prendre conscience du commerce équitable, de tout ce qui tourne autour du recyclage, du racisme, des relations avec les autres. Quand je repense je me souviens des voyages bien sûr ! De l'ambiance pendant les jeux de l’oie... Le plus important? Huum, on été vraiment soudés je pense, (je parle de ma classe) même aujourd'hui encore on se revoit régulièrement a peu prés tous et c'est vraiment bien.
Voyage? Je pense que si on n’avait pas fait de voyage, ça n'aurait pas été pareil. Pour moi en tout cas c'était mon tout premier voyage scolaire sans papa et maman et tout, ça a vraiment était un changement et c'était tellement bien! Fouras je m'en rappelle comme si c'était hier la plage la fête les chambres les rigolades Hahaha. Paris aussi était super je me souviens du métro, les gens déprimés et nous tout contents. Je me souviens surtout de Lily et ton frère comme accompagnateurs. »
G.B. : « Ce que j’ai aimé : l'histoire c'est grâce a toi que j'ai pris goût à l'histoire et les maths, ce qui était différent c'est la relation que l'on avait avec toi . »

P.C. : « Ce que j'ai aimé c’est la phrase du jour où il y avait un élève au tableau qui écrivait la phrase et les autres élèves sur leur cahier. Ce que je n'ai pas aimé c'est l'histoire (Je n'aime toujours pas^^). Ce que je me rappelle qui était différent des autres classes c'est la relation qu'on avait avec toi. Quand j'y repense la première image qui me revient c'est le superbe voyage qu'on a fait à Fouras . Ce qui a été important c'est ta gentillesse. »

A.M. : « L'ambiance, ta gentillesse, la relation que l'on avait avec toi, les voyages les lotos , quand on vendaient des trucs .. ! Les jokers… Tout ce que tu nous as appris nous sert donc… »

M.M. : « Une chose que je retiendrais avant tout, et bien je crois que c'est le voyage à Fouras, ce qui m'a permis de prendre un peu plus confiance en moi .. même si le départ avait été difficile, c'était top ! Et puis je suis d'accord avec les autres, la relation avec toi, ce qui était très important ! Et puis les conseils aussi étaient pas mal, on pouvait régler les problèmes en toute convivialité! Et puis j'aimais bien les travaux en groupe, on travaillait tout en étant ensemble.. »



1 : voir le site de Bruce Demaugé-Bost
2 : voir le livre de Sylvain Connac : « Apprendre avec les pédagogies coopératives ».
3 : Bernard Collot est l’auteur de « Une école du 3ème type » aux éditions L’Harmattan et de « L’école de la simplexité » disponible sur le site The Book Editions. Il est l’auteur d’un blog http://education3.canalblog.com/


Une pensée pour :

Maxime, Pauline, Gabriel, Pascaline, Audrey, Julien, Camille, Marie, Luc, Marine, Justine, Marion, Kévin, Mickaël, Jérémie, Louis, Antony, Elise, Cassandra, Glwadys, Lisa, Lola, Matthias, Gaétan, Alyssia, Amandine, Alexandre, Antoine, Simon, Thomas, Valentin, Amélie, Guillemette, Nicolas, Thibaut, Alexis, Léo, Damien, Léa, Thérésita, Alex, Adrien, Brandon, Félix, Loan, Mathilde, Yoann.
Philippe, Didier, Monique, Bernard, Jean-Marc, Isabelle, Laure, Elise.

Merci à Michel B. pour sa relecture.

5 commentaires:

  1. Eh emilie ça donne envie d'être dans ta classe!

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  2. Moi aussi ça me donne envie de réavoir neuf ans!!
    Ou d'avoir des enfants et de te confier leur éducation (scolaire bien sûr)....
    T'auras p't-être bien repris une classe dans le coin d'ici là? Allez s'il te plaaaaaaaiiiiit....

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  3. Quelle lecture émouvante, très riche !!! merci beaucoup pour ton témoignage, ton partage et ta générosité.
    A travers tes mots je me suis vue dans ta classe comme une petite souris...c'était chouette !
    Au plaisir d'échanger avec toi à l'occasion.
    Je te souhaite une belle nouvelle aventure et j'espère qu'elle t'apportera ce que tu recheches.
    Nathalie

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  4. Notre fils a eu de la chance de vous avoir et dommage pour notre fille !!! En tant que parents nous gardons un excellent souvenir de vous et je sais que notre fils aussi...
    Merci et bonne continuation.
    Famille DEBUIRE

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    1. C'est avec plaisir que je lis votre commentaire. Je peux aussi dire que j'ai eu la chance d'être l'enseignante de votre fils, c'est avec bonheur que je repense à lui. Bonne continuation à vous aussi.

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